Une guerre juste !

On est bien dans une situation où Les États-Unis et Israël d’une part, la Russie de l’autre, ont fait le choix de porter la guerre dans des pays étrangers, en ignorant le droit international pour des raisons pratiques et idéologiques. Ce sont des guerres de puissances impérialistes qui ont fait le choix de la force pour défendre et promouvoir leurs intérêts particuliers.

Il n’échappe cependant à personne que ces agresseurs décomplexés passent une bonne partie de leur temps à tenter de présenter leur action comme une guerre juste. S’agit-il de prendre en considération une opinion publique et une communauté internationale qui auraient malgré tout encore une importance ? Ou tout simplement, en cette époque qui s’enfonce progressivement dans la barbarie, le reliquat désuet d’une époque où les États avaient besoin d’être légitimés dans leur action ?

Après tout, c’est en s’affirmant comme protecteur de la paix à l’intérieur des frontières que l’État s’est imposé aux pouvoirs concurrents depuis des siècles. À partir de là, il a bien fallu justifier les guerres récurrentes, porteuses de violences, morts, pillages, épidémies, désordre économique.

Dieu a longtemps été mis au travail, à coup de Te Deum dans les églises et de bénédictions sur le front. Mais avec la désacralisation du pouvoir, l’avènement du citoyen à la place du sujet, la guerre totale impliquant l’ensemble de la population dans la mobilisation, l’essor du droit international enfin, il a bien fallu, pour les États, déployer d’autres puissances que celle de la religion. Le sentiment national et le patriotisme, enseignés dès l’école, ont été et sont encore de puissants vecteurs d’acceptation de la guerre à partir desquels se sont construits les discours la légitimant. A partir de 1916, l’idée d’une guerre du Droit, menée par les démocraties contre les Empires, a fait entrer la communauté internationale dans la justification juridique de la guerre. Le droit de la guerre qui s’était développé depuis le XVIIe siècle pour humaniser cette dernière, explosa avec la SDN puis l’ONU pour limiter le plus possible le champ de la guerre, déclarée même illégale en 1928 (Pacte Briand-Kellog).

Ces évolutions n’ont certes jamais empêché les agressions militaires de la part d’États animés par une idéologie guerrière et ne voyant pas d’autres moyens pour réaliser leurs objectifs de conquête et de contrôle. Mais prendre en compte l’état de l’opinion et l’importance du droit devint une problématique essentielle après 1918. Roosevelt, en dépit de sa volonté d’affronter le nazisme dès 1939, dut composer avec un Congrès et des Américains très majoritairement hostiles à la guerre jusqu’à la fin de l’année 1941. Hitler lui-même, pourtant libéré du poids des contre-pouvoirs et de l’opinion, dut inventer un acte d’agression de la Pologne pour enclencher la deuxième guerre mondiale.

Durant la Guerre Froide et la décolonisation, toutes les puissances affichèrent des trésors de propagande pour définir comme justes leurs interventions militaires, au nom de la liberté, de la paix, de la défense de minorités, de droits historiques. Il paraissait en effet inconcevable de déclarer mener une guerre pour le contrôle du pétrole, d’un marché, d’une zone stratégique. L’apogée de cette séquence historique fut atteinte en 2003, lorsque l’ONU, dans son désir de régulation de l’Ordre International par le Droit, ouvrit un débat public et planétaire sur la légitimité d’une guerre que les États-Unis envisageaient contre l’Irak. En 1991, la Guerre du Golfe avait créé un précédent, celui d’une guerre définie comme juste par les Nations-Unies, autorisant la création d’une coalition mondiale pour mettre fin à l’annexion du Koweit par l’armée de Sadam Hussein. En 2003 une véritable joute verbale opposa les États-Unis à La France et l’Allemagne notamment dans l’enceinte onusienne. Les États-Uniens, en difficulté pour légitimer leur désir d’intervention, n’hésitèrent pas à mentir sur un supposé arsenal d’armes stratégiques irakiennes. Ne parvenant pas à convaincre, ils finirent par se lancer dans la guerre, sans l’aval de l’ONU.

Nous sommes désormais loin de cette période où le droit international devait légitimer l’entrée en guerre. Mais les mensonges demeurent, plus ou moins habilement argumentés. Pour la Russie, prétendre que la guerre contre l’Ukraine est une lutte de libération contre les nazis de Kiev n’est tenable aujourd’hui que parce qu’en 4 ans de conflits l’État poutinien a d’une part verrouillé toute possibilité d’un autre discours, d’autre part assorti la violence du pouvoir de la nécessité de sauver l’âme russe de l’hostilité systémique d’un Occident dégénéré. Combien de temps encore pourra durer cette situation alors que le nombre vertigineux de morts au front, le désespoir croissant des soldats et les difficultés économiques croissantes érodent peu à peu la propagande mensongère sur une guerre juste.

L’État israëlien quant à lui justifie ses guerres contre la Palestine, l’Iran, le Liban par la menace existentielle de la part d’ennemis voulant sa disparition. Si elle est bien réelle, cette menace a fini par légitimer des massacres de masse de civils, des actions militaires disproportionnées dévoilant des objectifs impérialistes de conquêtes, d’annexion et de contrôle hégémonique du Proche-Orient. Quant aux États-Unis, confrontés à une guerre à l’Iran qu’une grande majorité des Américains rejette, ce qui domine au sein du gouvernement c’est bien la confusion pour tenter de justifier une intervention dont l’objectif fondamental est de réorganiser le Moyen Orient en fonction des seuls intérêts de l’hyper-puissance.

Ce qui peut apparaître comme une faiblesse l’est-elle pourtant véritablement ? En effet, si le droit international est piétiné par les trois agresseurs susdits, il reste chez Poutine et Netanyaou un lien avec l’ancien ordre mondial qui consiste à continuer de présenter des justifications au monde pour faire croire à la légitimité de leur guerre. Mais avec Trump, n’assiste-t-on pas à la volonté d’aller plus loin dans un impérialisme libéré de tout souci de se justifier ? Dans une logique où seul prime le rapport de force, non seulement le recours au droit international est caduc mais la justification de la guerre elle-même, dans son habillage moral et son costume de justicière, le devient tout autant. Cette évolution signe le retour à la barbarie des guerres coloniales, du nazisme, et des guerres privées d’un haut Moyen-Age chaotique.

Plus que jamais, il est essentiel pour le reste du monde et pour l’Europe en particulier d’imposer le respect du droit international. L’Espagne, je crois, nous montre le chemin.

Gilles Desnot