Marc Bloch et Simonne Vidal au Panthéon

Héritage de Marc Bloch
Premier historien de métier à entrer au Panthéon, Marc Bloch, combattant des deux guerres, résistant, nous laisse en héritage non seulement de très nombreux écrits, mais l’exemple d’un engagement qui est allé jusqu’au sacrifice de sa vie, à l’âge de 57 ans.
Nous souhaitons, avant tout, que cette panthéonisation n’aboutisse ni à le figer ni le « statufier », lui qui était contraire à tout forme d’idolâtrie et qui souhaitait que ses élèves, « un jour, le critiquent » : c’était pour lui la meilleure preuve de la réussite de son enseignement.
Dans L’étrange défaite, il ira encore plus loin en jugeant « qu’il est bon qu’il y ait des hérétiques ». [1].
Il souhaitait aussi que la recherche, la pensée en mouvement, soient connues et valorisées, tout autant que leurs résultats.
Il n’est pas question ici, en si peu de temps, d’épuiser les multiples facettes d’un message qui résonne avec notre présent, mais d’en aborder quelques points qui nous semblent marquants.
Un enseignant réformateur et non conformiste
Alors que tant d’universités, en ce moment, en France et dans le monde, sont la cible d’interdictions et d’attaques, il était un ardent défenseur de celles-ci.
Universaliste, curieux de croiser entre elles plusieurs disciplines, il aurait fait un ministre de l’éducation nationale exceptionnel, lui qui se méfiait des « vieux pédagogues » [2], qui préconisait, pour lutter contre « l’étrange défaite » de 1940, une véritable révolution de l’enseignement et dénonçait le bachotage, « hantise de l’examen et du classement ». [3] , le par cœur et le « perroquetage », la tyrannie des notes, la « manie examinatoire », bref, tout ce qui empêche l’épanouissement de la personnalité : « la négation de toute libre curiosité, le culte du succès substitué au goût de la connaissance » [4] : un soixante-huitard avant la lettre ?
Il réclamait aussi des lieux d’enseignement accueillants pour toutes les classes sociales, des bibliothèques dignes de ce nom… car le rôle de l’enseignement est de « former des élites, sans acception d’origine ou de fortune ». [5]

Un historien profondément novateur.
Toutes ces préconisations sont celles d’un historien qui a révolutionné la « méthode » au côté de son grand ami Lucien Febvre, co-fondateur de la revue des Annales. Un « affamé d’histoire », « un mangeur d’homme » qui s’intéresse à l’homme tout entier et qui étudie une « histoire totale », faisant dialoguer entre elles toutes sortes de disciplines (sociologie, anthropologie, histoire de l’art, des religions, psychologie, droit…). Surtout pas un « antiquaire », « occupé à démailloter les dieux morts » [6].
« Je suis un historien. C’est pourquoi j’aime la vie » [7].
Histoire qui est pour lui un va-et-vient perpétuel entre passé et présent, et inversement :
« L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé.
Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé, si l’on ne sait rien du présent. »
 [8].
Pas de frontière, donc, entre le passé et le présent, et pas davantage de frontières qui nous enfermeraient dans un « récit national ». Il est essentiel de comparer les pays entre eux, de se décentrer, y compris parce que la Première Guerre mondiale lui a appris que les nationalismes – les « fièvres nationales » - sont un danger mortel.
Et tout en refusant la posture de « juge », et en affirmant la nécessité de « comprendre » , car « aux creux réquisitoires succèdent autant de vaine réhabilitations », il estime qu’histoire et nationalisme sont incompatibles : l’histoire, n’en déplaise à de nombreux hommes politiques récents ou actuels, ne saurait être au service d’une « identité nationale » quelconque.
Ce qui ne l’a pas empêché d’être profondément patriote. Bien que juif, et progressivement spolié de ses biens, il refuse tout communautarisme et affirme, dans son « Testament » du 18 mars 1941 , qu’il « ne revendique jamais son origine que dans un cas : en face d’un antisémite ». C’est à la communauté nationale, avant tout, qu’il appartient.
Le racisme, une absurdité
En accord avec Lucien Febvre, qui qualifiait le mot « race » de « vague, faux et dangereux », il affirme que, « assez bon historien, il n’ignore point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race une pure absurdité. » Plus tard, dans L’étrange défaite, il ne manque pas de fustiger, avec une ironie mordante, « de l’autre côté de la frontière, un homo alpinus brun, de moyenne taille, flanqué pour principal porte-voix d’un petit bossu châtain », qui a « pu fonder son despotisme sur la mythique suprématie des « grands Aryens blonds ». Même le régionalisme, qu’il qualifie de « corrupteur » dans une lettre à Lucien Febvre, et la glorification du « folklore », suscitent sa méfiance, en particulier après avoir assisté, en 1937, à Paris, au 1er congrès international de folklore (avec des savants allemands pronazis, qui construisaient le mythe du peuple paysan et de son rapport immémorial et sacré à la terre).
Dilexit veritatem
Un des aspects de son héritage le plus frappant, et le plus « actuel », est l’exigence de vérité et d’objectivité qui, selon lui, doit guider la démarche de l’historien. N’oublions pas que Bloch appartient à la « génération-Dreyfus », et que l’histoire de ce militaire patriote, accusé à tort à partir d’un faux et d’un complot, l’a marqué. Dans un court texte écrit en 1921, Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, il s’attarde longuement sur la « psychologie du témoignage » et montre comment « de faux récits ont soulevé des foules ». Mais ces erreurs mêmes sont une matière d’étude précieuse pour l’historien. Comment elles naissent, comment elles se propagent, en quoi elles sont révélatrices d’un état d’âme collectif. Et la guerre, avec les peurs qu’elle suscite et les passions qu’elle met en jeu, est un terreau particulièrement favorable à celles-ci, qu’elles soient fabriquées dans un but de propagande ou involontaires, fortuites… D’autant que la censure, en limitant l’information au minimum, favorise la régression vers une forme de pensée archaïque… « La fausse nouvelle est le miroir dans lequel la ‘conscience collective’ contemple ses propres traits » [Nous pouvons penser à « la rumeur d’Orléans », à l’affaire d’Outreau ou encore à celle de la « camionnette blanche » qui a cristallisé, au tournant des années 90, la hantise des agressions sexuelles sur mineurs, avant de servir de révélateur au racisme anti-rom…] En 1924, dans son grand livre Les Rois thaumaturges, Bloch se penchera sur « une gigantesque fausse nouvelle » : la croyance, répandue au Moyen-Age, selon laquelle le « toucher » du roi pouvait guérir une maladie de peau, les écrouelles. Cette étude lui permet d’analyser les vicissitudes du pouvoir monarchique et des idéologies qui s’y rattachent, et de se pencher sur les « représentations collectives » qui ont permis la diffusion de ces croyances. Plus tard, dans son ouvrage posthume Apologie pour l’histoire, il reviendra longuement sur la critique du témoignage et sur tout ce qui peut fausser nos jugements : tradition, sens commun, préjugés… Que dirait-il aujourd’hui, alors que les fake news sont légion, que les réseaux sociaux répandent, à la vitesse de l’éclair, des mensonges grossiers pour justifier et déclencher des guerres, et que les nouvelles technologies permettent de manipuler l’information de manière exponentielle ? « En notre époque, plus que jamais exposée aux toxines du mensonge et du faux bruit, quel scandale que la méthode critique manque à figurer, fût-ce dans le plus petit coin des programmes d’enseignement ! » Ne faudrait-il pas, aujourd’hui aussi, enseigner aux jeunes à se méfier des rumeurs et à maîtriser les « réseaux sociaux » ?

L’homme en colère, le résistant : les deux Bloch ne font qu’un.
Marc Bloch aurait pu fuir en Amérique, lui qui, historien de renom, était devenu un paria dans son propre pays, du fait de sa judéité. Il s’était engagé volontaire et a pu vivre de l’intérieur la débâcle de 1940. Dans L’étrange défaite, rédigé durant l’été 1940, fidèle à son refus de « biaiser avec le vrai », il analyse, en militaire et en historien du présent, les causes du désastre. Au-delà de la critique de la stratégie militaire et de carences de l’armée, nous retiendrons surtout les causes morales qu’il pointe, dans un véritable « examen de conscience » dans lequel il ne s’épargne pas : manque de lucidité de sa part et de la part de ses pairs : « comme nous n’étions pas des prophètes, nous n’avions pas deviné le nazisme » (p. 203). Il n’oublie pas, néanmoins, le rôle joué par la propagande hitlérienne : « Délibérément, l’hitlérisme refuse à ses foules l’accès au vrai. Il remplace la persuasion par la suggestion émotive. » . Mais d’autres facteurs ont contribué à la perte générale du civisme : la paresse intellectuelle, favorisée par la « misère des bibliothèques » et par une presse insuffisamment libre et exigeante ; le poids de la « vieille tradition qui pousse à aimer l’intelligence pour l’intelligence, comme l’art pour l’art », alors qu’il faut s’aider de la culture pour agir (p.184),. - affirmation qui nous permet de comprendre pourquoi il choisira d’entrer dans un réseau de la Résistance, alors que son « profil » (un père de famille de 57 ans, avec six enfants et une épouse malade) semblait peu compatible avec ce type d’action. En fait, il en deviendra rapidement un des éléments les plus efficaces. Il pointe aussi la corruption des politiques, la sclérose des appareils, jaloux de leurs prérogatives et incapables de se remettre en question, les « vieillards aux commandes », « l’esprit de parti et les basses ambitions politiques ». La colère, le chagrin et l’indignation n’empêchent pas, toutefois, Marc Bloch, d’espérer, voire d’être sûr, que le futur lui donnera raison. Et qu’il faudra reconstruire sur de nouvelles bases. En permettant la libre confrontation des idées et le débat : « Il est bon, il est sain que, dans un pays libre, les philosophies sociales contraires se combattent librement. Le malheur de la patrie commence quand la légitimité de ces heurts n’est pas comprise. » . Mais le mieux est de lui laisser la parole et d’entendre les dernières pages de L’étrange défaite.
Nous ne ferons pas l’erreur de plaquer sur le présent la pensée de Marc Bloch, pour qui « l’histoire, les faits ne se reproduisent jamais exactement.(…) Ses leçons ne sont point que le passé recommence, et que ce qui a été hier sera demain » . Mais comment ne pas voir l’actualité et l’universalité de son message, alors que les idées d’extrême-droite sont de plus en plus banalisées, que les régimes autoritaires se multiplient autour de nous et que le mépris général à l’égard des valeurs fondamentales : liberté et justice, dignité humaine, gagne du terrain ? La lecture et l’exemple de Marc Bloch sont un enseignement précieux à transmettre, à faire rayonner, à mettre en action.
Marguerite Pozzoli
Présidente de la LDH Section d’Arles

[1Marc Bloch, L’Étrange Défaite, Gallimard, p. 85.

[2Ibid, p. 147

[3Ecrits clandestins, 1943-44 « Sur la réforme de l’enseignement », Marc Bloch, L’histoire, la guerre, la résistance , p. 783

[4Ibid, p. 784

[5Ibid, p. 788. - 2 -

[6Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, ed. EKHO, 2020, p. 87

[7Ibid, p. 94

[8Ibid., p. 93