Em silêncio
La Ligue des droits de l’Homme(LDH), en partenariat avec sa section Angoulême-Charente et la Cité de la bande dessinée, a crée le Prix LDH de la bande dessinée, remis pour la première fois en 2026, le vendredi 30 janvier.
À travers le choix de l’ouvrage récompensé, la LDH entend mettre en avant un sujet contemporain lié aux droits fondamentaux et universels : la défense des libertés, la lutte contre les discriminations, les racismes et les violences racistes, ainsi que la construction d’une société assurant à toutes et tous un accès effectif aux droits ou encore le respect du droit à un environnement sain et durable…
La LDH sera particulièrement attentive aux œuvres évoquant la France et l’Europe, ainsi que leurs relations avec le reste du monde — des espaces où, avec la montée de l’extrême droite, les droits fondamentaux se trouvent aujourd’hui contestés ou fragilisés.
Le Prix LDH de la BD deviendra ainsi un instrument supplémentaire de son engagement pour la défense des droits et libertés.
« Em Silêncio » d’Adeline CASIER a été désigné à l’issue d’un processus de sélection mené tout au long de l’année 2025 par la section Angoulême-Charente de la LDH ; et finalement choisi par un jury constitué de Nathalie Tehio, présidente de la LDH, accompagnée de membres de l’association, des représentant-e-s locaux et des personnalités engagées dans le champ des droits et de la bande dessinée.
Cette bande dessinée a été récompensée car elle porte avec force les droits et les libertés, tout en ayant un rôle essentiel dans la création artistique engagée et le débat démocratique.
Adeline CASIER utilise le crayon graphite sur l’histoire de son grand-père, témoin de la grande vague de migration portugaise d’Après-guerre (1939-1945). Un hommage solidement documenté, empreint d’une poésie et d’une mélancolie rêveuses.
« Em silêncio » une histoire qui part du nord du Portugal, en octobre 1962. Depuis la prise du pouvoir par Salazar*, les arrestations arbitraires s’enchaînent et la population ouvrière s’enfonce dans la misère. Lorsque João perd son emploi, il n’ose pas tout de suite en parler à sa famille et sombre dans le désespoir… jusqu’à ce qu’un ami lui parle de la France. Là-bas, dit-on, il y a du travail…
Quelques semaines plus tard, un passeur vient chercher João chez lui et le guide jusqu’à la frontière espagnole. Comme des milliers de portugais avant lui, il s’élance sur les chemins sinueux de l’espoir, où la Guardia Civil espagnole, alliée de la dictature portugaise, guette et le silence est roi.
L’histoire de João offre l’occasion de parler des migrations d’hier et d’aujourd‘hui, si les pays de départ ont changé, les pays de destination également, mais dans une moindre mesure.
La priorité au sortir de la seconde guerre mondiale est de reconstruire la France. Devant la crainte de manquer de main-d’œuvre et dans l’attente d’une reprise de la natalité, beaucoup pensent qu’une forte immigration est indispensable, la classe politique dans sa grande majorité comme le patronat.
L’immigration dite des trente glorieuses commence dans un contexte de décolonisation.
Les premiers accords sont signés avec l’Italie (1951), d’autres suivront avec l’Espagne (1961), le Portugal (1963), le Maroc et la Tunisie (1963) puis la Yougoslavie et la Turquie (1965).
L’immigration portugaise est composée de travailleurs et d’exilés politiques, elle a été très majoritairement « illégale » (les sans-papiers), ils et elles faisant le saut (a salto) – aboutissant bien souvent dans les baraques des bidonvilles, en (Nouvelle) Aquitaine, en Ile-De-France, en Provence-Alpes-Côte-d’Azur (PACA) dans une moindre mesure.
C’est à partir de la fin des années 1950 que la situation évolue pour plusieurs raisons ; la pauvreté, notamment en milieu rural, la dictature salazariste, moins connue que celle de son voisin espagnol (Franco) mais tout aussi impitoyable ; et le refus du service militaire, le contingent étant appelé dans les guerres coloniales menées par le Portugal (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Cap-Vert... ) au moment où la France a un besoin important de main-d’œuvre (les Trente Glorieuses)
La population portugaise en France passe de 20 000 en 1958 à environ 750 000 en 1975.
Entre 1957 et 1974, près de 900 000 Portugais émigrent vers la France.
Aujourd’hui les portugais représentent environ 590 000 personnes selon l’Insee, auxquels il faut ajouter les binationaux franco-portugais et les mononationaux français d’origine portugaise de la première génération – populations que le sociologue Branco estime, respectivement, à 320 000 et 390 000 – avoisinant ainsi 1,3 million de personnes.
En PACA l’immigration portugaise d’immédiate après-guerre reste marginale mais présente des spécificités régionales liées à l’économie méditerranéenne (bâtiment et travaux publics, agriculture, viticulture, maraîchage puis tourisme et restauration).
Comme ailleurs en France, ils occupent souvent des emplois pénibles et peu qualifiés. Les pouvoirs publics ferment les yeux sur l’entrée de ces travailleurs clandestins durs à la tâche et « Européens ». Ils et elles habitent à Marseille, Nice, Toulon et dans des zones périurbaines en expansion ainsi que dans des villages ruraux.
1974 est une année charnière pour deux raisons principales ; la Révolution des œillets (avril) qui met fin à la dictature salazariste et la suspension de l’immigration en France. Elle marque de passage d’une immigration de travail à une immigration de peuplement (regroupement familial, accession à la propriété, création d’associations culturelles, cours de langue d’origine en milieu scolaire…).
Bien que considérée comme une immigration « discrète » la population portugaise n’a pas échappé aux discriminations et aux moqueries ; « protégée par le paratonnerre maghrébin » – selon l’expression du sociologue Albano Cordeiro –, il n’en reste pas moins qu’ils ont eux aussi fait l’expérience du racisme, tout du moins d’un certain mépris.
On les appelle souvent les « petits Portugais » ou les « portos », dénomination relevant d’un paternalisme socioculturel (la famille attablée, le travailleur du BTP sur le chantier, la concierge/femme de ménage et l’ouvrière à l’usine, la valise en carton….).
C’est dans les années 1980 que la France connaît une nouvelle crise xénophobe, intégrant que le « mythe du retour » avait été une illusion (des « deux côtes par ailleurs) et que les politiques d’assimilation avaient globalement échouées. La crise économique et sociale de l’époque touchant la France, elle alimente le rejet de l’Autre, visant principalement les jeunes maghrébins, tout comme celle d’aujourd’hui, la question de l’Islamisation venant s’ajouter.
L’entrée officielle du Portugal au sein de l’Union Européenne en 1986 permet aux Portugais de bénéficier de la libre circulation (dès 1982), confirmée par les accords établissant l’Espace Schengen en 1985.
Aujourd’hui, même si les stéréotypes ont la vie dure, depuis les années 1960-80, bien des choses ont changé…mais c’est une autre histoire**.
Les « paniques identitaires » se sont faites jour en parlant des immigrations extra-européennes, les fondamentalistes de l’identité ont réussi, avec l’appui de médias achetés par des milliardaires, à faire que le débat public occulte les questions sociales pour se concentrer sur le fantasme de la subversion migratoire. La question de l’altérité est plus que jamais posée (cf l’article de Gilles Desnots « Citoyenneté, altérité, identités multiples »).
La diversité n’est pas un risque, ni un danger, elle rime avec fraternité et solidarité, il faut l’affirmer haut et fort.
