Citoyenneté, altérité, identités multiples
La victoire du RN à la Seyne, il y a quelques jours, lors des élections municipales donne à cette conférence une actualité particulière. En effet l’extrême droite redéfinit la citoyenneté en fonction de critères identitaires et hiérarchiques. Cette vision de la société et de l’humanité rejette l’égalité en droit qui fonde notre lien démocratique à l’Autre.
Vous parler de la relation entre citoyenneté et altérité, c’est évoquer un couple indissociable aux contours changeants mais qui a pour destination finale l’absorption, la disparition de l’autre dans la citoyenneté. Au sein d’un espace donné tous et toutes sans distinction seraient citoyens ou citoyennes. L’altérité ne serait plus alors un facteur discriminant dans l’octroi et dans l’exercice de la citoyenneté. Dans l’attente de ce moment idéal la relation citoyen, citoyenne avec l’autre, les autres, est rarement une histoire d’amour simple et harmonieuse. Elle déchaîne au contraire les passions. Les uns, les unes, cherchent à accélérer ce processus de fusion, au risque de heurter les conservatismes ancrés dans les sociétés, les autres cherchent au contraire à freiner voire empêcher toute évolution au risque de l’arbitraire et de la violence.
Ces passions expliquent sans doute en partie le fait qu’aujourd’hui les mots de citoyen et de citoyenne sont assez peu utilisés. La classe politique préfère parler de « compatriotes », ou « des gens », d’une division entre un « eux » et un « nous », d’aucuns s’adressent encore à des « camarades », d’autres en meeting à la masse des « chers amis »…
Les termes de citoyen, citoyenneté, semblent relégués au fond des manuels scolaires, ou comme marqueur de vieilles organisations comme la LDH, c’est-à-dire comme un vieux patrimoine qui renvoie à une histoire révolue. Citoyen, ça ferait vieux, dépassé, et ferait trop référence à la révolution française de 1789 qui le réinventa à partir d’une réalité mythifiée venue du monde gréco-romain antique. Mais cette révolution, pour une majorité aujourd’hui, apparaît hélas d’abord comme un moment sanglant de notre Histoire qu’il aurait peut-être mieux valu éviter… Les médias qui emploient le mot de citoyen l’associent d’ailleurs à des mouvements et actions politiques définis comme potentiellement radicaux, s’exprimant d’abord dans la rue et en dehors des cadres reconnus et ordonnés comme les partis ou les syndicats. Un mouvement citoyen, une liste citoyenne, c’est donc sympa mais c’est quand même bizarre, une masse informe, par définition désorganisée, peu crédible, peu compétente, hors norme, incontrôlable, contradictoire, chaotique, violente. Ces mouvements citoyens dérangent d’autant plus qu’ils sont souvent porteurs des voix de celles et ceux qui estiment ne pas avoir toute leur place dans la société ou la communauté politique. Ils portent la voix de l’Autre. Cet Autre qui sort alors du silence et se rend visible à tous et toutes pose une question centrale, celle de la définition de la citoyenneté, de son effectivité, de ses limites. Une citoyenneté qui tantôt accueille, tantôt rejette. Toute l’histoire des démocraties depuis deux siècles tourne autour de cette question centrale.
Avant 1789 en France, et bien plus tard dans de nombreux pays, la citoyenneté n’a pas vraiment de sens. Les habitants sont des sujets de l’autorité étatique, ils sont libres ou pas et leur statut juridique dépend de privilèges communautaires ou de castes. La société est segmentée, hiérarchisée. Il suffit de regarder la manière dont s’organisent les défilés et processions qui accompagnent les fêtes religieuses ou étatiques : c’est une succession bien ordonnée de groupes séparés qui se distinguent par la couleur autorisée de leurs habits, des bannières, enseignes ou autres symboles particuliers de reconnaissance et dans un ordre qui place en tête le souverain et sa famille, puis les puissants de la caste religieuse, de l’aristocratie, les militaires, puis les magistrats, les autres officiers de l’État, puis les corporations de métiers, métiers nobles d’abord, métiers ignobles en queue de cortège.
Il est extraordinaire de comparer ces manifestations avec, par exemple, la fête de la Fédération organisée à Paris le 14 juillet 1790, pour fêter le premier anniversaire de la prise de la Bastille, symbole qui a bouleversé la société. Cette fois, la manifestation montre une succession de groupes venus de chaque partie géographique du pays, sans hiérarchie et où l’on ne peut plus distinguer corporations, nobles et ignobles, etc. Ce jour est gravé dans les mémoires comme une fête de l’harmonie, de l’union, dont l’origine est le passage d’une société de sujets à une société de citoyens.
Et dès cette époque, la citoyenneté proclamée se définit comme le fait pour tout citoyen d’être protégé par la loi face à l’arbitraire, de bénéficier de droits privés et individuels (posséder un bien, le transmettre, se marier, hériter, se déplacer librement, etc.) mais aussi de droits politiques : participer à la prise de décision à l’échelle locale comme à l’échelle nationale, et pour que cela soit effectif, droit de pouvoir écrire, publier, manifester, se réunir sans entrave. Ces droits résultent d’un principe énoncé dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, du 26 août 1789 : « Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. »
C’est une révolution politique, juridique, sociale et symbolique : à partir de ce moment, mes ancêtres paysans, par exemple, peuvent croiser un noble ou un membre du clergé en le saluant du nom de citoyen, et non plus en s’écartant, baissant la tête ou s’agenouillant avant de s’adresser à Monseigneur, son Excellence, Maître, etc.
La citoyenneté est ainsi placée au cœur de la constitution de régimes représentatifs. Cela veut bien dire que les autorités sont là pour représenter les citoyens, agir en leur nom, pour servir leurs intérêts qui deviennent l’intérêt général. Les citoyens et citoyennes sont la source de la légitimité des autorités. Cela fonde une société des égaux, comme l’appelle l’historien Pierre Rosanvallon. « La société des égaux », c’est la possibilité pour une communauté humaine nécessairement diverse sur tous les plans (hommes, femmes, riches, pauvres, ruraux, citadins, intellectuels, artisans, jeunes, vieux, chrétiens, juifs, musulmans, etc.) de transcender ces différences en créant un ciment collectif où chacun et chacune possède de mêmes droits et une même égalité en droit. On comprend que le Suffrage Universel, où une personne = une voix apparaisse comme un symbole et un couronnement de cette société des égaux par dessus les inégalités et les différences : l’égalité en droit conduit à une communauté pacifique, stable, unie. Cette communauté est le creuset permettant à toutes et tous de se rencontrer, d’échanger, disputer, partager. C’est un cadre offert à l’exercice concret de la citoyenneté. A chacun, chacune, de s’en emparer, ou de le laisser en friche, ou de laisser d’autres le confisquer à leur seul profit.
La révolution française et toutes les révolutions citoyennes qui suivront jusqu’au XXIe siècle, portent finalement un projet démocratique idéal centré sur la citoyenneté comme condition de la réalisation de soi en tant qu’ individu et au sein d’une collectivité.
A partir de ce moment, on a envie de dire que tout le monde va vouloir devenir citoyen, tout le monde va en avoir envie. Mais l’envie n’est ni immédiate ni générale. Être citoyen en effet exige pour jouir de ses droits d’avoir du temps libre et donc d’être dégagé des tâches accomplies pour survivre. Une grande majorité ne le peut à cette époque et pour longtemps encore. Il convient également de connaître ses droits. Mais dans une population encore largement illettrée, cette connaissance passe par une dépendance envers ceux qui savent et qui exercent de fait un pouvoir sur les autres. Et puis, après des temps immémoriaux de soumission à des autorités dites naturelles (Dieu et ses représentants, le roi, les nobles, les puissants), il faut du temps pour parvenir à s’extraire du moule de l’obéissance.
Poser la question de la citoyenneté demande aussi de s’interroger sur les conditions qui en permettent réellement l’exercice : un revenu décent, une instruction minimale, une autonomie face aux puissants. Aussi, dès 1789 et jusqu’au XXIe siècle, la vie des sociétés est animée par des débats et des combats sur les questions permettant une réelle fabrique des citoyens, questions de l’École, des inégalités sociales, de l’impôt progressif, des droits sociaux concernant les pauvres, les malades, les personnes âgées, le logement, les conditions de travail, mais aussi le droit au repos, aux loisirs, à la dignité, à la liberté de conscience, etc.
Ces questions depuis plus de deux siècles se heurtent à une autre question, centrale elle aussi, qui embarrasse et mérite un cadrage de tous les instants : c’est la caractérisation du citoyen. En se posant la question de qui peut l’être, se présente un obstacle infranchissable : si tous les êtres sont égaux en droit et sont éligibles au statut de citoyen, alors il faut que la citoyenneté s’applique aux pauvres comme aux riches, aux femmes comme aux hommes, aux ecclésiastiques comme aux laïcs, aux enfants comme aux autres âges, aux natifs comme aux étrangers résidents, aux Noirs et aux Indiens comme aux Blancs, aux esclaves comme aux libres, ce qui revient à abolir l’esclavage.
Cette égalité complète est impensable au départ et notamment pour les élites qui accèdent au pouvoir et à la majorité de la population qui partage leur point de vue ou y consent sans se révolter. L’égalité fait peur, l’égalité en droit tout autant que l’égalité sociale. Aussi, dès 1789 par exemple les législateurs inventent le terme de « citoyen passif » : tous les hommes, et les hommes seulement, sont citoyens mais il faut un revenu décent pour participer à la vie politique.
Définir la citoyenneté c’est donc tracer une frontière qui d’un côté inclut dans la Cité et de l’autre exclut. De la fin du XVIIIe siècle au début du XXe siècle l’Autre par excellence qui suscite débats, avancées et reculs c’est le peuple, entendu comme la masse des paysans, artisans, ouvriers, employés, tous ceux qui ne peuvent justifier d’un revenu suffisant pour exercer leurs droits politiques. Mais à côté il semble qu’il y ait des exclus naturels pour lesquels la question de la citoyenneté n’aurait pas besoin de se poser : les femmes, les esclaves, les colonisés, les étrangers, même si pour ces derniers la situation peut varier, en fonction de leur milieu socio-culturel et des services estimés utiles qu’ils pourraient rendre à leur pays d’accueil. La France a toujours naturalisé assez facilement chercheurs, chefs d’entreprises, banquiers. En 1914, elle propose la nationalité française aux milliers d’Italiens qui se portent volontaires pour s’engager dans la guerre.
D’autres catégories de la population encore font débat. Les fonctionnaires d’État, les militaires peuvent-il exercer leur mission en pouvant exercer en même temps des droits politiques ? Les détenus sont-ils encore des citoyens durant le temps de leur incarcération ? En juillet 2025, par exemple, M.Retailleau, alors Ministre de l’Intérieur et chef de file d’une droite de plus en plus réactionnaire, a répondu que pas tout à fait puisqu’ils ont perdu le droit de vote par correspondance qui était la modalité choisie par 90 % d’entre eux.
On voit bien que dès la Révolution Française et depuis plus deux siècles, la question de la citoyenneté va être à géométrie variable, plus ou moins ouverte ou fermée en fonction du régime politique et des grandes idéologies qui structurent la pensée politique. On s’intéressera ici aux régimes pour lesquels le terme de citoyenneté a du sens et est revendiqué comme un concept positif : il s’agit de régimes représentatifs qui appliquent un suffrage universel masculin, ou total (rare avant 1918). Mais même dans ces situations plus favorables à une citoyenneté ouverte, les autorités n’hésitent pas à utiliser la répression et la violence contre l’Autre, quand il revendique son droit à la citoyenneté : les femmes qui le font en France en 1793 sont guillotinées, aux États-Unis les Noirs américains traversent le XIXe et la majeure partie du XXe siècle en étant discriminés dans un pays se définissant par ailleurs comme un modèle de démocratie ; les colonisés des Empires britanniques français ou belges seront violemment réprimés au XXe siècle en montrant les contradictions fondamentales entre racisme colonial systémique et démocratie. Je ne donne là que quelques exemples.
La répression, la violence sont les manifestations d’une impasse créée par une contradiction dont les autorités n’arrivent pas alors à sortir : leur légitimité s’appuie sur le principe d’égalité en droit qu’elles refusent de reconnaître pour tous et toutes. En excluant des parties de la société de la citoyenneté, les autorités sont donc un jour inévitablement confrontées à la contestation de cette exclusion et ce faisant à une perte de légitimité.
Il résulte de ce constat deux directions prises par les régimes représentatifs : d’une part l’ouverture progressive de la citoyenneté, d’autre part le fait de trouver à côté de la citoyenneté, d’autres sources de légitimation des autorités. Dans les deux cas, il s’agit de trouver un vivre ensemble, un ciment communautaire à même d’éviter les guerres civiles et les révolutions qui marquent toujours l’échec d’un mode de gouvernement et de vivre ensemble.
Les solutions, afin de trouver une réponse à une citoyenneté qui finalement divise autant qu’elle unit le corps social, ont été la nation, la race, la religion. N’importe quel régime politique, y compris les plus sanglantes dictatures, peut asseoir sa légitimité sur un ou plusieurs de ces facteurs qui sont de puissants ciments identitaires pour souder une société. La particularité des régimes représentatifs, devenus peu à peu des démocraties, est de faire coexister deux sources de légitimation et d’unification : la citoyenneté et l’identité nationale, raciale ou religieuse. Mais le problème de l’identité quelle qu’elle soit est qu’elle vient justifier un marqueur d’exclusion, contribuant à définir négativement tout ou partie de l’altérité.
Si l’on prend l’exemple de la France, au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, celle-ci se construit peu à peu comme un État nation à identité de plus en plus ethnique (la « race française ») face à ses voisins et dans le cadre de la constitution d’un vaste empire colonial. La citoyenneté est conditionnée à la nationalité française dont l’acquisition et la déchéance sont réglées de manière très précise et plus ou moins restrictive. Ces facteurs identitaires favorisent et légitiment un racisme aux antipodes de l’égalité en droit à la naissance. Ils sont donc sources de tensions croissantes avec les nombreux immigrés que la France accueille mais dont elle freine le plus possible l’accès à la citoyenneté. Cette montée en puissance de l’identité nourrit aussi un antisémitisme de plus en plus virulent. C’est dans ce contexte qu’éclate l’Affaire Dreyfus en 1894.
A partir des années 1890 et jusqu’en plein XXIe siècle, l’extrême droite antidémocratique va exploiter ce terrain identitaire afin de détruire l’idée d’une égalité en droit de tous et toutes pouvant fonder une société des égaux, où l’altérité ne serait plus synonyme d’exclusion. Quand cette extrême droite proclame son désir d’assimilation de l’Autre dans la nation, il s’agit en fait d’un processus de déshumanisation puisqu’il est demandé à l’Autre, étranger, colonisé, homosexuel, etc., de ne plus exister dans sa culture, sa personnalité, son corps, son histoire, mais de correspondre à un fantasme : être un Français de souche, héritier des Gaulois, hétérosexuel. Il importe de ne jamais laisser sans réponse les propos actuels de l’extrême droite et ses alliés quand ils se moquent de « citoyens de papiers » opposés à des « citoyens de naissance ». Le projet de l’extrême droite depuis plus d’un siècle est toujours de détruire la possibilité d’émancipation des exclus pour promouvoir une société inégalitaire, en faisant de l’altérité un bouc émissaire pour creuser les divisions au sein du corps social et ne légitimer en fin de compte qu’un nationalisme étroit et raciste justifiant une militarisation de la société gouvernée par un régime autoritaire. C’est pourquoi aujourd’hui encore la montée en puissance de l’extrême droite est un danger vital.
Le choix de donner la priorité aux identités collectives pour souder des sociétés en crise est donc aujourd’hui comme dans les années 1930 ou avant 1914, une manière de lutter contre le projet démocratique d’émancipation progressive de toutes et tous. Dans les pays où des forces politiques se définissant en fonction d’une identité religieuse ou ethnique (au Proche Orient par exemple, ou en Europe centrale avant 1945 surtout, ou en Inde) parviennent au pouvoir, les projets d’expansion de la citoyenneté se heurtent à des conflits identitaires où l’Autre court toujours le risque d’être essentialisé, stigmatisé, discriminé. Mais la fièvre identitaire aujourd’hui touche aussi les pays qui, comme la France, ne reconnaissent pas les partis défendant en priorité des intérêts identitaires particuliers.
Et l’un des grands et douloureux chantiers de la démocratie au XXIe siècle est de poser la question du statut des étrangers et des citoyens et citoyennes naturalisé.es à qui il est toujours reproché de ne pas être de vrais citoyens, citoyennes. Pensons aux Noirs américains confrontés jusqu’à aujourd’hui à des tracasseries administratives pour les éloigner des bureaux de vote. Pensons en France à toutes celles et ceux qui doivent régulièrement subir des contrôles d’identité au faciès, le tutoiement méprisant de tel ou tel autre membre de la police, ou les discriminations à l’embauche ou pour l’acquisition d’un logement.
Il convient en effet de souligner qu’acquérir la citoyenneté formellement ne donne souvent, durant une période plus ou moins longue, qu’une citoyenneté partielle voire théorique. Quel est l’intérêt du suffrage universel si au-delà de ce droit de vote vous n’avez dans les faits qu’un accès réduit aux autres droits liés à la citoyenneté ? En France, par exemple, cette question n’est pas seulement l’actualité des citoyens et des citoyennes ayant acquis la nationalité après un long parcours. Elle concerne des millions de personnes impactées par les choix de l’État de se désengager progressivement du financement des services publics et de l’aide aux organisations de terrain qui essaient de les accompagner dans leur lutte contre la précarité voire le dénuement. Pour toutes ces personnes, quel peut être le sens de la citoyenneté alors qu’elles sont au quotidien confrontées à l’expérience de l’altérité : autres parce que dépendantes et stigmatisées, survivant dans une insécurité sociale, économique sans perspective d’avenir ?
Cela dit et sans vouloir minimiser la gravité de la situation actuelle concernant la question de l’altérité, il ne faut pas prendre seulement en compte les processus d’exclusion de l’Autre. Il existe parallèlement un processus contraire d’ouverture de la citoyenneté qui, comme je le disais précédemment, est né avec la définition même de la citoyenneté fondée sur la principe de l’égalité en droit de tout humain. Ainsi, même dans le contexte défavorable des années 2010 et 2020, les femmes, les minorités sexuelles, par exemple, ont pu voir se poursuivre des formes d’émancipation tendant à réduire leur altérité au regard de la citoyenneté.
C’est pourquoi l’on peut dire que l’histoire des régimes représentatifs qui ont placé la citoyenneté au cœur de leur construction est celle d’une machine à intégration des exclus, avec des rythmes différents, avec des avancées et des reculs, mais l’on voit bien que la citoyenneté a peu à peu englobé les classes populaires, les femmes, les minorités sexuelles. Cette insertion s’est opérée à chaque fois qu’il y a eu connexion de trois vecteurs d’émancipation : l’action d’une partie progressiste de la classe politique, la lutte pour les droits des groupes ne supportant plus l’exclusion et une mobilisation de la société civile (médias, intellectuels, associations, etc.) en leur faveur. A contrario, le combat des femmes a longtemps été isolé car elles ne rencontraient pas d’écho suffisant dans une classe politique et une société civile (y compris les forces révolutionnaires) immergées dans le patriarcat. Un même constat peut-être fait pour les homosexuel.les, ou pour les étrangers aujourd’hui victimes d’un racisme lié encore aux frustrations occidentales d’une décolonisation mal digérée.
Il est impossible dans le cadre de cette conférence1 de rappeler les étapes qui ont permis à un nombre de plus en plus grand de personnes d’accéder à la pleine citoyenneté. L’exposition qui nous entoure renseigne bien sur cette lente émancipation. Il est utile de rappeler cependant l’importance de quelques facteurs.
Le combat pour le suffrage universel a été déterminant et a été une revendication première pour les classes populaires et pour les femmes. Ce fut le moyen de faire sauter le verrou des blocages idéologiques de la classe dominante et du patriarcat. Le droit de vote acquis, pouvait alors commencer vraiment la lutte pour la reconnaissance des autres droits, les femmes, les ouvriers, les classes populaires ayant une réelle visibilité et un poids. Parallèlement, pour les libéraux et les socialistes qui furent les deux grandes familles politiques accompagnant cette ouverture à l’Autre, il apparut vite que le droit de vote ne pouvait suffire à emporter sur le long terme l’adhésion à une démocratie représentative de la part de catégories de la société si longtemps exclues du champ politique. Il fallait qu’elles acquièrent des droits sociaux et économiques. À défaut, les frustrations et déceptions de ces populations profiteraient à des adversaires radicaux de l’émancipation : conservateurs nostalgiques d’un passé non démocratique et les fascistes.
Les années 1970-90 peuvent être considérées comme l’apogée d’un processus faisant de la démocratie représentative une machine à fabriquer de la citoyenneté. C’est d’ailleurs à partir de 1985 que des partis de gauche, par exemple, en réponse à la Marche des Beurs de 1982, inscrivent dans leur programme le droit de vote des étrangers aux élections locales, afin de participer à la visibilisation de cette population largement invisibilisée, et d’accompagner la revendication d’une citoyenneté complète pour les millions de Français originaires des pays du Sud et des anciennes colonies. C’est aussi l’époque où, notamment par la mobilisation des homosexuel.les, s’opère une reconnaissance et une évolution des droits concernant d’autres discriminations. Il fut possible alors de croire en la possible réalisation de la promesse démocratique d’une société des égaux où l’altérité ne serait plus un facteur d’exclusion.
La période actuelle est un nouveau temps de crise pour la démocratie et pour la citoyenneté. Il se caractérise comme dans les années 1890-1914 ou comme dans les années 1930 par une montée des inégalités sociales sources d’injustices et de désespoir, accompagnée d’une défiance croissante à l’encontre des classes politiques incapables d’enrayer le phénomène. Il s’ensuit un essor classique du nationalisme radical et d’un repli identitaire, les deux s’attachant à trouver des boucs émissaires aux frustrations et injustices de toutes sortes : élus, étrangers, naturalisés, femmes, homosexuel.les, « islamo-gauchistes », « wokes », etc. Les peurs que ces replis nourrissent alimentent une dérive sécuritaire qui finit par mettre en péril l’État de droit. Ainsi, c’est tout le processus de démocratisation, à la fois politique, social, culturel et juridique qui est fragilisé gravement. C’est dresser là en quelques mots la situation de la France depuis 2015.
Mais la rupture que nous vivons n’est pas un simple retour conjoncturel au passé. De nouveaux phénomènes structurant nos sociétés donnent à notre époque un caractère inédit qui impacte la relation citoyen/altérité.
Il s’agit d’abord du déclin des institutions de solidarité qui accompagne une délégitimation croissante des politiques de redistribution. Cette dernière est aggravée par la promotion d’un capitalisme néo-libéral justifiant au nom de la libre entreprise et la libre concurrence, une dérégulation des droits sociaux, une dés-imposition des plus riches, une dénonciation des précaires et des chômeurs comme des paresseux seuls responsables de leur sort. Ces basculements mentaux, sociaux et culturels ont frappé de plein fouet une grande partie des femmes, mais aussi les classes populaires, de plus en plus une partie des classes moyennes, les travailleurs étrangers et les citoyennes et citoyens naturalisé.es, tous et toutes en situation de souffrance ayant de plus en plus l’impression de ne plus être pleinement insérés, compris, acceptés dans la communauté civique, et pour la majorité des étrangers, de ne plus pouvoir sortir d’une stigmatisation à relents xénophobes voire racistes.
En même temps que cette évolution qui met fin à la promesse démocratique d’une société de justice et de redistribution, on assiste à la mutation de l’individualisme. Du XVIIIe siècle à la fin du XXe siècle l’individualisme est conçu comme la condition juridique permettant l’exercice de la citoyenneté. L’individualisme renvoie à la possibilité de chacun et chacune d’être , à égalité avec les autres, libre et autonome dans le cadre d’un vivre ensemble de plus en plus démocratique. Mais avec la complexification croissante de la société, sa démocratisation, l’essor d’un matérialisme de confort, la promotion par le système économique de l’être entreprenant et créatif, l’émancipation croissante par rapport à la famille, aux Églises, à toute forme d’autorité, l’individualisme mute et devient un individualisme de singularité. Il s’agit alors d’être reconnu par autrui dans sa particularité, son histoire, ses désirs propres, ses identités. Cette évolution heurte de plein fouet des partis politiques, des organisations de masse, des pratiques civiques, politiques, des idéologies, qui au nom du bien commun ou des nécessaires luttes collectives ne prenaient pas en compte ses aspirations individuelles.
Il en résulte une désaffection croissante pour les forces politiques et syndicales traditionnelles, qui étaient essentielles dans le processus de reconnaissance des exclu.es de la citoyenneté. Il en résulte aussi une évolution de l’altérité : dans ce désir de réalisation de soi et de reconnaissance de soi pour ce que l’on est, avec sa culture et son histoire, les personnes aux marges de la citoyenneté ou citoyennes plus ou moins discriminées, vont chercher plus que dans le passé à être visibles, à faire toute sa place à leur identité d’origine à côté de ce que leur propose la société d’accueil. Cette évolution n’est pas de nature à faire obstacle à l’élargissement d’une société des égaux. Cette visibilisation des différences est une manière efficace de montrer à tous et toutes qu’il existe des chantiers de la citoyenneté à prendre en compte. Mais la difficulté vient souvent de la réticence voire de l’hostilité des forces politiques progressistes traditionnelles à se saisir vraiment de la problématique d’une démocratie dans une société multi-culturelle, se réfugiant dans la peur d’un communautarisme. Mais ce communautarisme ne s’imposera que si leur paresse intellectuelle laisse le champ libre, d’une part aux idées réactionnaires de l’extrême droite, d’autre part au renoncement à la citoyenneté de segments entiers de la population, amenés à cultiver un repli identitaire régressif.
Comment être semblables et singuliers, égaux et différents, égaux sous certains rapports et inégaux sous d’autres ? Ce sont des questions très actuelles qui conditionnent l’avenir des démocraties. L’histoire du XXe siècle a montré que si trop d’inégalités sociales détruisent la démocratie, la recherche de l’égalité sociale ne crée pas forcément une société des égaux. Aujourd’hui si une large majorité de Français et Françaises souhaitent une société moins inégalitaire ils sont près des 2/3 à estimer que les inégalités sociales sont nécessaires pour mettre la société en mouvement. Quoique l’on en pense, cela signifie que l’on ne peut fonder une société des égaux démocratique avec uniquement des politiques redistributives et un impôt plus progressif, même si aujourd’hui il y a aussi urgence à cela. C’est dans le cadre de cette réflexion que peut se développer la possibilité d’un revenu citoyen, par exemple.
Au delà, la question sous-jacente et essentielle à poser en premier lieu est celle des objectifs de faire société : tout d’abord l’idée même du vivre ensemble est-elle encore partagée par tous et toutes ? L’objectif est-il d’abord de créer une société de travailleurs et travailleuses ? De consommateurs et consommatrices ? De citoyens et de citoyennes ? Et dans quelle mesure la démocratie est-elle nécessaire ou pas pour réaliser cet objectif ? Aussi candide ou désuète qu’elle puisse paraître, c’est en fait comme au XVIIIe siècle la question du bonheur à la fois individuel et collectif qu’il faut oser poser. En 1792, dans l’enthousiasme des premiers pas d’une République démocratique en France, Saint-Just s’écriait : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ». On peut regretter qu’elle le soit tout autant en 2025, mais avouons que ce serait une belle formule pour un nouveau départ, et à mille lieux des projets étriqués ou rétrogrades voire totalitaires qui se présentent à nous aujourd’hui.
Si la question sociale ne doit plus être abandonnée par la gauche, elle n’est pas la clé de tous les remèdes à la crise de la citoyenneté. Il semble que l’essentiel pour recréer la possibilité d’une communauté citoyenne la plus ouverte possible soit dans la recherche de ce que Pierre Rosanvallon appelle l’égalité-relation : il s’agit de briser les frustrations, les sentiments d’injustice et d’impuissance liés à la richesse pécuniaire comme seul véritable critère de reconnaissance, en multipliant les possibilités de relations dé-hiérarchisées entre les êtres, à toute échelle et en tout lieu. Cela implique une volonté de casser les logiques de ségrégation spatiale entre ville et campagne et au sein des villes elles-mêmes. Mais qui en a la volonté politique aujourd’hui ?
Il s’agit de donner du temps libre à tous et toutes pour tisser du lien social et politique de voisinage, au sein des quartiers et entre eux, entre les communes, et tout cela sur une base de réciprocité et de mutualité. De multiples expériences locales existent qui montrent qu’il est possible de créer des dynamiques de solidarité, d’entraide, de dialogue. Il s’agit encore de créer des symboles d’appartenance et de fierté qui remplacent les fêtes nationales ou religieuses ne faisant plus sens pour une majorité car renvoyant à un passé révolu. La France n’est plus seulement un pays de tradition chrétienne et n’est plus un État-nation dans lequel la diversité est ignorée. Pourquoi ces évidences sont-elles toujours niées par les décideurs et décideuses politiques ?
On pourrait continuer à dresser un catalogue de tout ce qui pourrait être envisagé pour engager une dynamique de démocratisation. Elle passe inévitablement par la définition de ce que doit être au XXIe siècle la citoyenneté en démocratie. Que cette modeste contribution à la réflexion soit de nature à nous rendre tous et toutes exigeant.es, ambitieux.ses, créatifs.ves, curieux.ses, autonomes par rapport aux idéologies toutes faites et aux vérités assénées par celles et ceux qui ont le pouvoir de contrôler nos informations. Cela passe par une question peut-être dérangeante ? En avons-nous vraiment le désir ? Avons-nous l’envie et la volonté de dire qu’« il y a des choses que non »2, et agir en conséquence ?
Il est temps de rappeler que nous sommes là aussi pour nous indigner, pour nous révolter, pour reprendre en main le chemin de notre émancipation. Cela passe par une lutte contre un capitalisme de confiscation à vocation totalitaire qui, aujourd’hui comme dans le passé, exploite toutes les possibilités de pillage, exploitation, domination, asservissement pour faire durer un système où il n’y a pas de place pour tous et toutes. Partout dans le monde l’extrême droite est le visage de ce capitalisme. Son ambition est immense : faire en sorte que la question de la citoyenneté et de l’altérité ne se pose plus parce qu’il n’y aura simplement plus de citoyenneté.
Gilles Desnots
26/03/2026
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